Signes du temps

Homo faber

Paweł Jocz (2001) © Michel Lebrun

 

Comment était-il ? Pourquoi sa vie s’est-elle déroulée comme ça plutôt qu’autrement ? Quelle est la part de son libre arbitre et de la nécessité ? Que faisait-il ou décidait-il pour avancer d’un pas de plus, aller plus loin qu’il espérait ? A ce sujet, ceux qui l’ont fréquentés pourraient en dire davantage. Hélas, cinq années se sont écoulées depuis sa mort et nos informations sont comptées : très limitées au sujet de Vilnius, sa ville natale, des épreuves de jeunesse liées à la Pologne, du départ pour la Suède, ou encore des années passées en France.
Il racontait souvent ses péripéties. Mais il ne voulait pas parler de tout. Il savait qu’il y a des choses difficiles à transmettre. Incertain et avec hésitations, il en prenait le risque. Mais ces hésitations étaient celles d’un homme réfléchi, qui ne manquait pas d’imagination. Malgré les difficultés dues au progrès de la maladie, sa main droite jusqu’aux derniers jours, quasiment, gardait une habileté exceptionnelle. Son esprit était toujours ouvert. Son âme agitée.
Chaque personne qui se trouvait, invitée ou non, dans son atelier de la banlieue parisienne, l’intéressait. Même si quelqu’un se mettait en travers de son chemin ou n’acceptait pas sa personne, ses sculptures, ses dessins, ou son regard sur l’histoire, sa lecture des événements ou de l’art, lui-même ne se renfermait pas ni n’était contrarié. Il ne redoutait pas les différends ou l’hostilité envers sa personne. Il craignait avant tout l’emportement, les convictions inébranlables, le manque de distance et la petitesse, le manque d’intérêt ou de volonté, le refus de considérer, ne fût ce qu’un simple objet, selon une autre perspective. La recherche d’un accord était plus importante que la défense de ses idées. Il était insatisfait de son œuvre. Dans ses recherches, il savait être et demeurait exceptionnellement persévérant, mais se montrait très flexible, original et créatif. Plus d’un était surpris par sa vitalité – malgré toutes les limitations physiques – et ses efforts effrénés vers son objectif. Il ne l’abandonnait jamais. Les difficultés rencontrées le stimulaient. Il aimait répéter, et écrivait à ce sujet, que nous sommes comme des petits et grands nuages. Il comparait ses travaux aux stratus, cirrus et cumulus, aux nuages en perpétuelle errance. Jamais statiques, jamais identiques, et toujours en mouvement. Dépendants de nombreux facteurs, changeants continuellement, parfois menaçants ou inquiétants, parfois particulièrement beaux, généralement, difficiles à saisir, ils rappellent que l’étendue de nos connaissances est fort restreinte. Nous voyons et nous embrassons ce que nous avons réussi à comprendre du monde et à faire surgir de nous-mêmes. Des autres et de nous-mêmes, nous savons habituellement peu, par approximation, et toujours pas assez. Parce que l’on méconnait ce qui est en nous et en dehors de nous, ce qui nous rapproche ou nous différencie, ce qui nous enrichie ou nous amoindrie, nous désirons être nous-mêmes plutôt qu’un autre.

Paweł saisissait le ciseau de sculpteur ou, plus souvent un simple bâton, non pas pour dire – de soi-même et de l’autre – ce qui d’habitude se remarque facilement. Pour lui, l’argile, la toile ou le papier – comme matériaux de base et comme outils – donnaient la possibilité d’exprimer ce qu’on ne peut saisir d’aucune autre manière. Bien que doté d’un talent – sans conteste des capacités hors du commun – il approchait chaque nouveau projet avec humilité, savait ce qu’il voulait et où le chercher. Ce n’est pas la routine qui le portait mais la persévérance et le travail régulier. Il appréhendait, plus que tout, les schémas, le manque d’originalité, les lieux communs. Il ne prétendait jamais avoir pénétré le secret de l’art ou de la vraie création. Il se rendait compte combien ce choix est non conventionnel, exigeant et – en fin de compte – non définitif, tant vis-à-vis de la matière que du sujet. Tout en soulignant l’importance du savoir-faire et de la technique, conformément à ces choix de jeunesse, il considérait son activité plus comme une vocation que comme un métier. De surcroît – ce n’est pas fréquent – il n’était pas jaloux de la réussite des contemporains. Il partageait volontiers son savoir pratique et était curieux de ce que faisaient les autres. Il manifestait beaucoup de bienveillance, et il n’était pas rare qu’il s’engagea dans des entreprises proposées par d’autres.

On sait qu’il est rare de rencontrer dans la vie une vraie amitié. Paweł n’était pas insensible au sort de ceux avec qui il s’était lié même par un effet de circonstances. Il se battait pour eux. Il répétait avec obstination qu’il ne fallait pas renoncer, qu’il fallait défendre sa dignité et ces valeurs plus importantes que toutes les œuvres de l’homme. Il a prouvé à de nombreuses reprises, qu’il était une personne capable de revendiquer la rectitude, l’authenticité ou l’attention. Je dirais qu’il était aussi dévoué à ses amis qu’à son art.

Lorsqu’on survole les nuages ou qu’on y pénètre, rien d’autre ne semble plus exister. Il y a juste des représentations et des souvenirs. Ce n’est pourtant pas exact. L’espace et le temps, comme notre ici et maintenant, fuient et se transforment. Ils se modifient en prenant souvent des formes surprenantes, mais acquièrent aussi un nouveau contenu. Leur nature reste-t-elle la même ? Pour risquer une réponse à cet éternel dilemme, cela vaut la peine de revoir les sculptures et les dessins de l’auteur de Solidarité des peuples et Nuages du poète. Il est peut-être important d’étudier ses autoportraits comme d’ailleurs les portraits d’hommes ordinaires et extraordinaires, les nombreux croquis et parfois les mots qu’il ne lançait pas au vent. Il n’avait pas honte et n’avait pas peur de les confronter à la réalité.

Au-dessus de la Basse Saxe, dans l’avion, le 15 août 2013

 

Marek WITTBROT

Traduction : Liliana Orlowska


Marek Wittbrot
est né en 1960 à Polanów (Pologne). Réside en France depuis 1990. Il est rédacteur, journaliste, essayiste.

[VI 2014]

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