Lieux

Le trône vide de Dieu…

Joseph Sadzik (1972) © Re/cogito

 

La gravité de la situation réside dans le fait que le traditionnel schéma spatio-temporel de l’imagination humaine a subi un choc brutal. L’imagination de l’homme a été ébranlée. Ou peut-être même ce moment où l’homme s’est senti impuissant face à l’irrésistible nécessité de la mise en ordre imaginative du monde, et à l’impossibilité de le placer dans des catégories spatio-temporelles, annonce-t-il la fin des temps modernes ? Tous les événements essentiels d’une époque se déroulent simultanément et interagissent les uns avec les autres. L’ébranlement de l’imagination a agi de manière négative sur le système religieux. Je lis la confession de Miłosz : « J’ai perdu… la possibilité d’une séparation entre ce qui se trouve « en haut » et ce qui se trouve « en bas ». En traçant une ligne verticale au-dessus de moi, je n’atteindrai pas la frontière où le monde s’arrête et où commencent les sphères célestes qui s’enroulent autour du trône de Dieu. Aucune eau ne me permettra, non plus, de percer les couches géologiques assez profondément pour y trouver les antres des enfers. L’Infini foisonnant m’entoure de toutes parts en même temps qu’il échappe à mon entendement ». La religion a donc subi la désintégration de l’espace structuré et « lorsque (les croyants) joignent leurs mains et lèvent les yeux vers le haut, il n’y a plus de haut ». Pour l’homme, cela signifie la perte d’un point de repère habituel à partir duquel il pouvait déployer son imagination et donner un sens à sa vie. Le monde structuré, évident, construit comme un clocher, s’est effondré à jamais. Quel peut être le recours de l’homme dans le vacillement et le chaos de l’imagination, devant le trône vide de Dieu ?
Il ne faut cependant pas oublier que le trône de Dieu fut déserté dans la conscience commune depuis longtemps à cause d’une autre maladie. La thèse que le vide du lieu a bouleversé l’imagination spatiale est aussi vraie que celle selon laquelle l’ébranlement de l’imagination a influé sur la perte du point de repère. C’est un problème de transcendance. Dès lors qu’on formula une phrase dénonçant « l’hypothèse inutile », il devint clair que l’homme fut alors à lui-même son propre absolu. La religion s’est vidée de sa substance. Il n’en est plus resté qu’une forme, reposant sur des automatismes conceptuels, ne correspondant plus à aucun contenu.
Miłosz prête beaucoup d’attention à cette forme de religion. « Partout, Dieu comme produit de l’hygiène quotidienne et comme médicament, Dieu comme monnaie, le dollar, (In God we trust), un Dieu national, garant d’un ordre défini … » Chaque réflexion critique doit éveiller la méfiance envers un tel Dieu. « J’allume la radio dans la voiture et de nouveau je ne peux associer à aucun homme en tant qu’être pensant le galimatias des sermons, des conjurations et des sollicitations qui voisinent avec le jazz et la musique concrète ».


Joseph SADZIK

Traduction : Liliana Orlowska

 

Joseph Sadzik (1933-1980), pallottin, auteur de l’Esthétique de Martin Heidegger, fondateur des Éditions et du Centre du Dialogue à Paris ; initiateur des réunions-débats, réunissant à Paris des représentants de la vie intellectuelle polonaise et française.

 

Sous sa forme manuscrite, ce texte n’a pas de titre, de date, ni d’annotation quelconque. Il est extrait des archives privées du prêtre Joseph Sadzik, et a été publié en polonais dans « Recogito » n°. 8/mars-avril 2001.

[VI 2014]

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