Signes du temps

Toi…*

Miłosz Sułkowice1 1995 fot. Carol Milosz

Czesław Miłosz (1995) © Carol Miłosz

Ainsi, cher Joseph, quinze années se sont écoulées depuis ta mort. Je me tiens devant la dalle funéraire de ta tombe à Sułkowice, étonné par tout ce qui est advenu depuis tout ce temps.

Janka et Kot Jeleński ne sont plus. Un empire puissant, l’Union Soviétique, s’est écroulé et, avec lui, la foi dans le communisme. Une Pologne indépendante a surgi à la place de la RPP (République Populaire de Pologne). Je t’ai demandé, lorsque tu t’es éteint, que tu m’aides à changer ma vie et, même si je ne sais pas si et dans quelle mesure tu y as participé, je songe à quel point ma vie a changé. Un incessant courant torrentiel du fleuve d’Héraclite et toi, figé pour l’éternité dans cet instant lointain ; avec la mémoire des choses de ce monde telles que tu les connaissais de ton vivant, dont tu n’as plus d’ailleurs besoin. Quinze années de changements quotidiens, d’une minute à l’autre, d’une heure à l’autre, d’une année à l’autre, et toi, métamorphosé en toi-même, enfin. Je pense maintenant à tes luttes intérieures, et tes tourments qui m’aidaient plus que si tu étais parfaitement serein car c’est ainsi que notre fraternité d’errants et de pêcheurs était en train de se nouer. Avec ton triomphe malgré tout, le triomphe comme un élément de preuve que la volonté d’un homme peut beaucoup. Tu m’as manqué car tu étais le seul à qui j’aurais su  avouer, sans rien cacher, ce qui s’est passé avec moi pendant ces années. Sois à mes cotés. Que ta présence me protège et me prête main-forte.

(1995)

Czesław MIŁOSZ

 

Traduction : Natasza Coudert

 

Czesław Miłosz. Né à Vilnius en 1911 dans les confins de la Pologne orientale il y fera des études de lettres puis de sciences humaines. Il est le témoin de la Révolution bolchévique en 1917 puis la guerre russo-polonaise en 1919. Durant la seconde guerre mondiale il se réfugie à Varsovie où arrive à survivre de justesse durant l’Insurrection de Varsovie en 1944. Au cours de sa vie il aura donc vécu l’effondrement de l’Empire russe, la résurrection d’un Etat polonais, puis la disparition de cet Etat durant la seconde guerre mondiale ainsi que la destruction de sa capitale, l’avènement du communisme puis la chute de cette dictature et enfin plus tard l’apparition d’un Etat polonais démocratique. Tous ses changements vécus au cours d’une seule vie humaine le marquerons profondément et toute sa vie ne cessera pas de repère que toutes choses ont une fin et que le monde change sans cesse. Après la guerre, il part habiter à Cracovie où il reste jusqu’en 1945. Après la guerre il accepte un poste à l’Ambassade polonaise à Paris. Mais comprenant les dangers de la dictature communiste, il change subitement d’avis en 1951 quand il décide de demander l’asile politique en France et de rejoindre le mouvement dissident de Jerzy Giedroyc, fondateur de la revue « Kultura » à Maisons-Laffite. En 1953 il publie La pensée captive, un de ses livres les plus importants. En 1960 quittera la France pour les Etats-Unis où il occupera pendant de nombreuses années la chaire de langues et littératures slaves à l’université de Berkeley. En 1980 il deviendra mondialement connu lorsqu’il se verra attribuer le prix Nobel de littérature. En 1993 il décidera de revenir en Pologne et s’installera à Cracovie. Il a publié : Composition (Kompozycja 1930), Voyage (Podróż 1930), Poèmes sur le temps figé (Poemat o czasie zastygłym, 1933) Trois Hivers (Trzy zimy, 1936), Le Salut (Ocalenie, 1945), La Pensée captive. Essai sur les logocraties populaires (Zniewolony umysł, 1953), La Prise du pouvoir (Zdobycie władzy, 1953), Lumière du jour (Światło dzienne, 1953), Sur les bords de l’Issa (Dolina Issy, 1955), Traité poétique (Traktat poetycki, 1957), L’Europe familière (Rodzinna Europa, 1959), Le roi Popiel et autres poèmes (Król Popiel i inne wiersze, 1961), Une autre Europe (1964 traduction en français de Rodzinna Europa, éditée par Gallimard), Gucio enchanté (Gucio zaczarowany, 1965), Visions de la Baie de San Francisco (Widzenia nad Zatoką San Francisco, 1969), La ville sans nom (Miasto bez imienia, 1969), Histoire de la littérature polonaise (1969), Les devoirs privés (Prywatne obowiązki, 1972). Où le soleil se lève et où il se couche (Gdzie słońce wschodzi i kędy zapada, 1974) Empereur de la terre (Emperor of the earth, Berkeley University of Cal. Press, 1976) La Terre d’Ulro (Ziemia Ulro, 1977), Le jardin des sciences (Ogród nauk, 1979), Enfants d’Europe, et autres poèmes (1980), L’hymne à la perle (Hymn o perle, 1982), Témoignage de la poésie (The Witness of Poetry, Harvard Univ.Press, 1983), Terre inépuisable (Nieobjęta ziemia, 1984), En commençant par mes rues (Zaczynając od moich ulic, 1985), Chroniques (Kroniki, 1987), Des endroits lointains (Dalsze okolice, 1991), A la recherche de la patrie (Szukanie ojczyzny, 1992), Au bord de la rivière (Na brzegu rzeki, 1994), Pause métaphysique (Metafizyczna pauza, 1995), Les légendes de la modernité (Essais de la guerre), (Legendy nowoczesności (Eseje wojenne), 1996), La vie sur les îles (Życie na wyspach, 1997), Le chien mandarin (Piesek przydrożny 1997), L’Abécédaire de Milosz (Abecadło Miłosza, 1997), Un autre Abécédaire (Inne abecadło, 1998), Voyage dans l’entre-deux-guerres (Wyprawa w dwudziestolecie, 1999), Cela (To, 2000), Orphée et Eurydice (Orfeusz i Eurydyka 2003), Durant le voyage (O podróżach w czasie, 2004). Il est décédé le 14 août 2004 à Cracovie, à l’âge de 93 ans.

 

* Le texte de Czesław Miłosz  a été écrit suite à la demande de la rédaction du mensuel des pallotins. Il a vu jour dans le double numéro de « Notre Famille » qui a été presque   entièrement consacré à Joseph Sadzik, fondateur des Editions du Dialogue à Paris et du centre du Dialogue installé au 23 rue Surcouf. Le poète a joint à son texte un cliché fait par sa femme Carol.

 

[XII 2017]

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